Témoignages

Retrouvez ici les témoignages de consoeurs à propos de l’exercice de leur métier.

“Jamais depuis 28 ans je n’ai remis les pieds dans une rédaction de sport”

« Ancienne internationale de hand, j’ai suivi le double cursus dans les années 90 avec le CFJ dans l’espoir d’être journaliste sportive en radio et télé. J’en rêvais. J’étais de la génération de Maryse Ewanjé Epée et pensionnaire à l’INSEP. Lors de mes premières piges, on m’a tout de suite expliqué : « la voix d’une fille à l’antenne pour parler sport et commenter, c’est pas crédible ! ». Ironie j’avais un CV sportif où sans aucun doute j’etais la plus qualifiée dans ma rédaction pour parler sport ! Sans parler des commentaires, en douce d’un des grands patrons de l’info sport d’une grande radio nationale se demandant si, en plus, je n’étais pas lesbienne…Bref.

Alors je suis devenue journaliste en info-géné. Jamais depuis 28 ans je n’ai remis les pieds dans une rédaction de sport. Écœurée et un peu seule. Alors j’ai fait ma vie professionnelle autrement, avec passion et des gens ( hommes et femmes ) qui m’ont tellement apportée. Je regardais de loin le traitement fait par certains de mes confrères de la vie des athlètes et des équipes. Il y aurait tant à dire.

Mais ce n’était pas une histoire terminée avec ce sport que j’ai aimé profondément pratiquer. Je pouvais transmettre. Pendant des années auprès des plus jeunes sur le terrain, puis récemment j’ai pris la présidence d’un club de handball à Toulouse. 650 licenciés. Une fille à la tête d’un club de garçons, au début ça a piqué un peu pour certains. Mais ça n’a pas duré longtemps !! J’ai la chance d’être super bien entourée avec des gens de qualités .

Pour l’anecdote , il a quand même fallu « nettoyer » les statuts afin de supprimer la mention lunaire prévoyant qu’il ne pouvait y avoir plus de femmes dirigeantes que ce qu’elles représentaient en nombre de licenciés ». Mention datant d’une autre époque certes, mais qui interroge : est-ce-que trop de femmes pouvaient nuire au fonctionnement d’un club ? Voilà rapidement mon parcours d’athlète, journaliste et dirigeante et je suis tellement heureuse de vous voir, vous jeunes générations, bousculer ce milieu, encore si sûr de lui à propos d’un sujet qui pourtant devrait nous unir ! Le sport est plus que jamais un moteur du « vivre ensemble » dans une société fracturée. Où les femmes et les hommes peuvent y donner et y trouver du sens. Les mentalités changent , pas assez vite ! Ne lâchez rien et comptez sur mon soutien total. Encore bravo.»

Christine Bouillot

“Être une femme dans ce milieu est un cauchemar”

« Je suis de tout cœur avec votre initiative. En ce qui me concerne, je n’ai pas eu le courage de me battre assez. A vrai dire, depuis Téléfoot (NDRL Kenza a travaillé pour TF1 de 2013 à 2015), je n’ai plus jamais exercé. J’ai fini par douter totalement de mes compétences alors que je suis arrivée à TF1 à seulement 23 ans. J’étais jeune mais être une femme dans ce milieu est un cauchemar. Je dois amèrement avouer que je ne m’en suis jamais remise tellement j’ai été déçue de la réalité. Cette expérience m’a complètement dégoûtée du journalisme, de la télévision. Ça en est fini pour moi du journalisme sportif, j’ai fait mon deuil.» 

Kenza Kouskous

“Dégoutée de ce milieu”

« Je suis une ancienne sportive de haut niveau. Je pensais être légitime pour faire ce métier… Mais mes expériences en rédac de sport m’ont fait douter de moi-même face à des hommes qui se sentent plus légitimes et m’ont fait me sentir comme une merde. J’ai eu des entretiens parfois hallucinants avec des propos tellement déplacés que j’en suis venue à être dégoutée de ce milieu, à me dire que je n’arriverais jamais à intégrer une rédac sport où l’on me ferait confiance et où je pourrais m’épanouir… C’est grave ! » 

Une consoeur

Il y a eu des moments très difficiles… mais aussi des très beaux !

“Le documentaire diffusé sur Canal+ et votre tribune font échos à ce que je traverse depuis plus de 20 ans. J’ai été la première dans une rédaction de sports de PQR (NDLR Presse Quotidienne Régionale). Le journaliste qui m’a recrutée voulait montrer qu’une fille n’avait pas sa place dans une rédaction de sports. Heureusement que ses deux collègues étaient plus intelligents. Ils me l’ont avoué après quelques années…Quand j’ai réussi à m’imposer ! Ces deux collègues m’ont dit que je partais de loin, mais j’avais une telle envie de bien faire et d’apprendre qu’ils m’ont aidée. Et c’est tout ce que je demandais. Apprendre, progresser et réussir. J’ai réussi à être incontournable en PQR, puis en chaîne locale, et puis dans une chaîne internationale. Je suis fière de mon parcours !

Il y a eu des moments très difficiles… mais aussi des très beaux ! Quand un entraîneur de rugby vous dit : « on va te regretter. Quand tu es arrivée sur le bord du terrain, tu étais la première fille que l’on voyait, mais de suite on a vu que tu savais de quoi tu parlais ! Ça nous suffisait. Nous t’avons toujours regardé comme une journaliste » ou un chef qui dit en réunion : “bien sûr que l’antenne était parfaite ce week-end, c’était Virginie aux commandes des directs ». Un autre chef disant à une personne que je formais pour être pigiste : »Tu dis que c’est facile ce que tu vois. Non. C’est que Virginie maîtrise tellement ce qu’elle fait que ça paraît facile ».

Les médias sportifs, comme la société, ne sont pas encore prêts à voir des femmes faire leur place et prendre une place qu’elles méritent ! Mais je suis une optimiste. Des femmes ont essuyé les plâtres pour nous, et nous essuyons encore des plâtres pour les prochaines. Les femmes vont finir par avoir la place qu’elles souhaitent.”  

Virginie Pétrus

“Quand je m’imagine réintégrer une rédac’ sportive, je revois l’ambiance que j’ai connue quelques années plus tôt. C’est physiquement au-dessus de mes forces”

“Je viens d’une famille très sportive, originaire d’Auxerre, où le monde s’arrête les jours de matchs de foot, de rugby… Je commence le sport à deux ans et demi. A 7 ans, je rêve de devenir commentatrice de matchs de foot et de remplacer Thierry Rolland. Et surtout d’aller aux Jeux Olympiques. Je remplis méthodiquement chaque année les albums Panini de Division 1. 

A 10/12 ans, quand mes copines craquent pour Roch Voisine ou Patrick Bruel, moi c’est pour Franck Verlaat, libéro néerlandais de l’AJA (si c’est pas une preuve, ça!). J’enregistre tous les week-ends l’Equipe du dimanche pour étudier les buts de « Canto » avec Manchester. Et je découpe et surligne avec précision les articles qui m’intéressent dans l’Equipe.

Pendant mes études, je commence à piger pour des services de sport en PQR, à l’Equipe Mag et au Parisien. Dans l’ensemble, ça se passe très bien. Bon, on me prend plus souvent pour une « nana de joueur » que pour une journaliste et un entraîneur de National de foot met un peu de temps à comprendre que oui, une fille peut s’y connaitre, mais il finit par me prendre au sérieux.

Mais j’aime l’image et je veux faire de la télé. Après mes études (droit, Sciences Po Paris et CFJ), j’ai la chance de trouver assez rapidement du travail dans le service des sports d’une chaîne info. C’est un poste hybride, à la fois présentation des journaux des sports et rédaction. Je ne suis pas dupe, ils ont besoin de féminiser l’antenne des sports, mais l’exercice, tout nouveau pour moi, est sympa et mon chef direct et mes proches collègues – hommes – me traitent d’égal à égal.

Dans ma promo, je fais partie des chanceuses. Quelques mois après mon diplôme, j’obtiens un CDD puis un CDI  grâce à l’un des présentateurs « vedette » de la chaîne info qui insiste pour que je travaille pour sa tranche horaire. Il se trouve que c’est la matinale. Le rythme de vie est dur (il faut être à 2h45 du matin au boulot pour prise d’antenne à 6h) mais c’est la tranche la plus exposée, le « prime time » des chaînes infos.

Au début tout se passe bien. J’entends bien qu’on parle de moi comme « la petite » ou la « cocotte » mais bon, je me sens plutôt appréciée. En novembre 2008, arrive le Vendée Globe. Le présentateur en question est fan de voile et réussit à mettre en place des interviews Skype avec les navigateurs en mer. Sans m’en parler, il décide de les mener seul, indépendamment du Journal des Sports. Pourquoi pas. C’est son dada et je ne suis pas experte. Ça ne me pose pas de problème.

Mais vient un jour le tour de Samantha Davis, la seule femme de ce Vendée. La veille, il me dit qu’il aimerait qu’on la fasse ensemble. Je trouve ça illogique mais je pense qu’il se croit féministe en faisant ça. Je ne dis rien. Et le lendemain matin, on discute de la répartition des questions. Là il me dit « bon, toi, il faudrait que tu poses des questions un peu originales. Qu’on soit pas dans l’interview plate (il a raison, j’acquiesce). Du genre « est ce qu’on a le temps et l’envie d’avoir des rituels beauté sur une longue course comme ça? », « comment ça se passe quand on a ses règles? ».

Et là, ça me pose problème. Mal à l’aise (je suis timide et, en plus, je le redoute, il est colérique), je lui explique que c’est compliqué, qu’être une fille dans le journalisme sportif n’est pas simple, qu’il est difficile d’être prise au sérieux. Et que du coup, intervenir juste pour interviewer une fille sur des questions de filles, ça me dérange. Il se met en colère, donne des coups de pieds dans une chaise, une table. Ne m’adresse plus la parole. Et en direct, me parachute toute seule pour mener l’interview de Sam Davis sans lui.

Après le direct, l’une de ses collègues présentatrice vient me voir pour me dire que sur le fond, j’ai eu raison, mais qu’il fait partie des personnes à qui il ne faut pas dire non.

Une rédactrice en cheffe, amie proche du présentateur en question, arrive à son tour pour me dire que j’ai eu tort, qu’au contraire, c’était féministe ce qu’il voulait faire. Et que ça devait changer des interviews bateau (c’est le cas de le dire) qu’on voit partout. Lui m’envoie un long mail hyper violent, me demandant en gros pour qui je me prends, d’où je m’inquiète pour ma réputation, que je ne suis personne et que je lui dois tout. 

Cet épisode, que je pense sexiste (j’en suis encore à douter, j’ai dû consulter des consoeurs pour me confirmer mes soupçons) peut paraître anecdotique, mais ça a été le début de la fin. Pendant 2 ou 3 mois, il ne m’adresse plus la parole (alors qu’on est en direct tous les matins ensemble), est super froid. Je ne dors plus, je n’arrive plus à manger.

Mon chef direct (à qui je me suis confiée et qui me soutient) doit voir que je commence à dépérir. Il me propose de couvrir, 3 mois plus tard, les championnats du monde de ski de Val d’Isère de 2009. Du terrain enfin, comme je le demande depuis le début ! Et j’adore le ski ! Et 15 jours loin de la rédac ! En plus, je ne retire le pain de la bouche de personne : ce n’est ni du foot, ni du rugby, ni du tennis, les prés carrés des garçons de la rédaction. Je ne me ferai pas d’ennemi. Mais c’est là que l’autre tête dirigeante se met en branle : le grand chef de l’agence sport décide que non, je ne quitterai pas l’antenne pour couvrir le ski. Mes collègues qui iront à Val d’Isère justifient cette décision, en me disant que « de toutes manières, on va être tous dans le même appart donc c’est pas possible pour une fille de venir avec nous ».

Je termine la saison tant bien que mal, je ne suis pas en forme, je suis devenue insomniaque, je commence à avoir une boule au ventre tous les après-midis vers 17 heures. Je me raccroche au fait que je vais demander à arrêter la matinale et à changer de poste la saison prochaine.

Et là, le grand chef de l’agence – à nouveau lui – s’y oppose, me disant qu’il ne peut pas faire autrement, que la matinale « c’est la vitrine », et qu’il faut que j’y reste. Je désespère…

Et vient le rdv annuel à la médecine du travail. Après les différents examens, la médecin me demande des explications : j’ai perdu 9 kilos en 10 mois (je suis déjà un petit gabarit), j’ai 8 de tension… que se passe-t-il? Je lui dis juste que je ne dors plus à cause des horaires. Elle veut m’interdire de matinale. Je lui dis que je vais essayer de négocier avec mon grand chef avant d’en arriver à de telles extrémités. Il ne veut rien entendre malgré les arguments de la médecine du travail. La médecin m’interdit officiellement de matinale. Je revis un peu.

Je suis donc transférée sur les tranches des soirs et week-ends. Et délocalisée au milieu de la rédaction de la fameuse radio sportive. L’une des rares filles parmi des dizaines d’hommes et pas les plus fins (même si finalement, parmi les petites mains comme moi, j’ai été bien traitée dans l’ensemble)

Vu l’emplacement de mon poste de travail, je dois traverser toute la rédaction, au milieu de tous ces mecs pour aller aux toilettes. Sans que je dise quoi que ce soit, l’un d’entre eux, gentil, me prend à part et me dis que si je préfère, je peux prendre l’escalier juste à côté pour aller aux toilettes à l’étage du dessous « c’est pas la même ambiance, ce sera plus agréable pour toi ».

Au quotidien, j’aurai droit, par exemple, de la part d’un des plus proches collaborateurs du grand chef de l’agence de sport, au retour de déjeuner : « J’ai bien bouffé à midi, maintenant, il me manque plus qu’une petite pipe… Tu fais quoi Virginie? ». Evidemment, je me suis retrouvée comme une imbécile.

Je continue bon an mal an. Je ne suis absolument pas prise au sérieux par la direction. Je demande à faire du terrain. Je suis prête à travailler pour les autres supports du groupe, propose de me consacrer aux thèmes périphériques du sport (éco, société, droit…) qui intéressent moins mes collègues que les compétitions. Rien n’aboutit. Evidemment, je n’aurai droit ni aux JO d’Hiver, ni à la Coupe du monde de foot de 2010. Finalement à l’été 2010, j’abandonne mon CDI pour… rien. 

Aujourd’hui, je suis parfaitement heureuse dans ce que je fais (réalisatrice de documentaires et magazines pour Arte et France télévisions entre autres), je suis entourée de gens extrêmement brillants et bienveillants. Je parcours le monde, rencontre des personnes passionnantes, traite des thèmes que je considère très importants. C’est ma revanche à moi. Mais je ne couvrirai jamais les JO, mon rêve d’enfant.

Et je me rends compte que je suis un peu traumatisée, quand même. En 2016, l’Equipe m’appelle pour une collaboration super intéressante : une enquête sur le dopage en Russie pour la télé et pour le quotidien. Ça se passe bien, les grands manitous du journal me proposent un poste au quotidien. Objectivement, c’est ultra prestigieux, surtout quand on lit l’Equipe depuis toute petite. Mais je refuse. Je me sens illégitime, je trouve que ce poste devrait aller à quelqu’un qui est plus calé que moi. Et quand je m’imagine réintégrer une rédac sportive, je revois l’ambiance que j’ai connue quelques années plus tôt. C’est physiquement au-dessus de mes forces.

Voilà mon expérience, qui n’a duré que 3 ans, en gros. Mais qui m’a parue bien plus longue. Les médias en question (je ne sais pas dans quelle mesure il faut les citer mais ils se devinent facilement, sont BFMTV et RMC Sport).

A côté de ça, j’ai rencontré des hommes très chouettes dans ces rédactions de BFM et RMC Sport mais les grands chefs et stars étaient vraiment odieux et machos. Et faisaient régner une telle ambiance de terreur que les autres n’arrivaient pas à réagir. Et à l’Equipe, ce sont les grands chefs qui sont venus me chercher… je n’ai absolument rien à leur reprocher.” 

Virginie Plaut